Les intellectuels et la révolution

Série d’entretiens menés par Mathieu Bénézet (du lundi au vendredi)

Des philosophes contemporains étudient les liens entre intellectuels et événements révolutionnaires. La révolution comme figure absente ?

‘’Elle était belle comme la révolte, nous l’avion dans les yeux, dans les bras, dans nos futals, on l’appelait l’imagination… On l’enterra de mémoire… ‘’Dans la bouche du vieux Léo, la révolution a la saveur de la nostalgie. Comme si le fait d’en évoquer la fougue, les promesses et les utopies la rejetait inéluctablement dans un passé à jamais révolu. Pourtant, s’il est un événement qui s’ancre dans l’immanence du présent, dans le surgissement brûlant de ce qui advient, c’est bien la révolution. Force tellurique sapant les bases du vieux monde, elle serait un concentré d’énergie pure sans conscience ? Un trou noir où s’abîme la pensée ? Cela ne va pas de soi.

Révolution française ou surréaliste, Octobre 17 ou Mai 68, l’éclosion d’un mouvement a toujours été précédée d’une lente conversion des esprits, d’une réflexion en amont fomentée dans l’ombre. Alors pourquoi cette difficulté à penser l’esprit révolutionnaire pendant et après l’événement ? Serait-elle le signe d’un divorce entre la pensée et l’action ? Quel rôle les intellectuels ont-ils tenu dans les révolutions du siècle dernier ?

Vaste programme que se fixe cette série d’entretiens sur France Culture menés par Mathieu Bénézet avec une poignée de philosophes. Jacqueline Chénieux-Gendron inaugure le débat en se penchant sur les positions politiques du surréalisme. Produit d’une lucidité dépourvue d’enracinement historique, la ‘’politique’’ des surréalistes, partagée entre un antimilitarisme viscéral et une violente indignation devant la montée du nazisme, était plus proche d’une forme d’anarchie que de la gauche française. ‘’Ni votre guerre d’anarchie ni votre paix’’. En clamant cette aporie, ils prendront le parti utopique des poètes contre celui trop rationnel des intellectuels. La guerre balaiera ces promesses d’azur, et bientôt la décolonisation prendra de relais de l’idéal révolutionnaire chez les penseurs d’après-guerre, comme le rappelle le philosophe Jean-Luc Nancy. En ces temps de reconstruction, le grand capital n’est plus l’ennemi principal. Le mot même de ‘’révolution’’ semble avoir été Sali par le fascisme qui souvent se disait révolutionnaire.

On lui préfère l’idée de progrès social ou de justice. Mao 68 laissera de nouveau exploser le ‘’désir de révolution’’. Selon Jean-Paul Dollé, le ‘’joli mois de Mai’’ et son atmosphère festive excédaient la pensée de cet évènement, et les mots manquent pour le dire.

Comme si le corps s’était désolidarisé de l’esprit. Ou encore, comme le dit Jean-Claude Milner à la fin de cette série, comme si on était passé d’une ‘’intensité maximale de pensée et d’action’’ à l’opposition radicale entre penser et agir. Antagonisme dans lequel la révolution n’a que le choix de la bêtise pacifiste ou ultraviolente. Reste la définition subversive Michel Surya évoque la mémoire : ‘’Un être dont la figure échappe et dont on ignore tout’’.

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